samedi 2 juin 2018

Le serment d'hypocrite

Alors cher ami lecteur que tu croyais que j'étais mort tellement ça fait longtemps que j'ai pas écrit, me revoilà.



Comme tu le sais, les problèmes d'afflux massifs de patients aux urgences sont très importants et on t'explique qu'une partie du problème est liée aux déserts médicaux (et qu'en plus les médecins généralistes foutent plus rien, alors qu'avant on pouvait les appeler au milieu de la nuit quand on mourrait d'une angine). Et bien aux urgences c'est pareil (ou pire vu qu'on peut pas fermer). Alors tu me diras, mais y en a marre, ça fait des années qu'on me dit qu'on met plein d'argent dans les urgences, que j'arrête pas de voir des urgentistes médiatiques à la télé me tirer des larmes de sang sur les difficiles conditions des urgences, çà a du changer. Alors, il est vrai que les urgences ont bénéficié de constantes améliorations (mais toujours avec un train de retard). Alors plutôt que de parler d'organisation, je vais parler d'hommes, et de femmes.
Depuis 20 ans, la progression des urgences est constante. de jour comme de nuit. C'était un phénomène parfaitement prévisible vu que c'est arrivé dans la plupart des pays développés quel que soit le système de santé. Plus de monde aux urgences ça veut dire, plus de personnel soignant. Ça a l'air bête mais c'est pas évident pour tout le monde, notamment ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Ou alors c'est que malgré une volonté de faire comme dans le privé, ils n'ont pas compris que la base c'est plutôt que pour vendre plus de robes, il faut plus de vendeuses (bon sens familial).
Les conditions de travail se sont dégradées car là où il y a quelques années, dans les grands centres, la nuit on ne faisait que quelques cas graves, maintenant le flux de patients est quasiment le même qu'en journée en quantité et en qualité (donc pas forcément graves) avec les mêmes exigences de soin et d'attente. Du coup là où on pouvait espérer dormir quelques heures c'est devenu impossible. 
Par ailleurs, la normalisation du temps de travail (car parler de réduction quand tu passes de 60 heures à 48 ou 44, c'est pas de la réduction) a fait mathématiquement augmenter les besoins d'environ 30% dans des services qui peinaient déjà à recruter. Le tout dans une société où on t'explique que la nuit et le Week End c'est pas fait pour travailler. 
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Par ailleurs, comme on considère que la santé coute trop cher, on n'a pas augmenté les médecins hospitaliers. Et on n'a pensé à augmenter le nombre de médecins que très récemment. Mais comme on vit dans une société capitaliste et pas dans un kolkhose, la loi de l'offre et la demande a fait le reste. Les petits services d'urgences isolés ont embauché des médecins en interim pour une somme largement supérieure à ce qu'ils gagnaient à l'hôpital (et avec des nuits en général beaucoup plus tranquilles), les services de réanimation ont attiré les nouveaux spécialistes d'urgences avec des statuts enviables (rea c'est mieux qu'urgentiste à l'hôpital) et des nuits moins chargées. Pendant ce temps les ARS, centres de santé etc etc débauchent nos médecins pour plus chers et avec des horaires de bureau
En bref, on n'a plus de médecins pour faire tourner nos services. Du coup, on fait ce qu'ont fait les chefs d'entreprise dans les années 60, on va chercher de la main d’œuvre à l'étranger pour faire le boulot que veulent pas faire les français, car les conditions de travail et la paie ne sont pas suffisantes. A la différence des années 60, c'est de la main d’œuvre très qualifiée qu'on va chercher. Et là où l'hypocrisie atteint son maximum, c'est qu'après des années où on a expliqué à ces médecins qu'il fallait qu'on contrôle leurs connaissances et qu'ils fassent des stages (dont la plupart n'avaient pas besoin), on vient de faire passer un décret qui leur permettra d’être inscrit directement au conseil de l'ordre, comme ça ils pourront faire des gardes tous seuls, tout de suite. Comme ils sont étrangers mais pas plus cons que nous, dès qu'ils le peuvent réglementairement une grande partie quitte l'hôpital pour trouver un job plus tranquille et plus rémunérateur (et c'est pas compliqué)
Dans le même genre d'idées, plutôt qu'assumer la fermeture de services d'urgences et de lignes de SMUR, un autre décret vient de sortir qui permet à un hôpital de faire appel à un médecin d'astreinte (chez lui quoi) lorsque le seul médecin des urgences est sorti en SMUR. Est-ce qu'on accepterait que le chirurgien étant en train déjà d'opérer, un autre médecin (psychiatre par exemple ou rhumatologue) prenne en charge un infarctus ou un arrêt cardiaque? Et bien nous, urgentistes, pour garder ces lignes de garde et parce que certains d'entre nous (pas moi) pensent que malgré tout, on doit pallier les carences du système, nous avons accepté. Alors cher lecteur ne voue pas les urgentistes aux gémonies pour l'attente, les retards aux diagnostics ou les erreurs, adresse toi aux responsables. 
Et pour ceux qui regrettent que tout le monde ne soit pas payé pareil ou pour la valeur de son travail.


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